"J'ai juste envie de courir" disait le héros bien connu d'un film. Courses sur route ou courses natures, sur des trails, en off, seul ou en groupe, le jour ou la nuit, pour dépasser ses limites ou simplement pour le plaisir.
Après un UTMB complètement raté, une année 2007 sans aucun relief, je prends rapidement la décision de trouver les 2 points qualificatifs qui me permettront d’envisager une nouvelle participation à l’UTMB 2008. Non pas que j’en fasse un objectif principal ni même un objectif tout court mais on ne sait jamais, mieux vaut s’assurer que la porte soit ouverte plutôt que fermée. Comme dirait l’autre, oublie que t'as aucune chance, va-y fonce... on sait jamais : sur un malentendu ça peut passer ! J’avais donc pensé au départ m’aligner sur le Trail91, je m’y suis même inscrits, mais la perspective de courir 91 kilomètres m’a effrayé à quelques jours du départ. Bien m’en a pris car je pense que j’aurai une nouvelle fois essuyé une déconvenue alors que je n’avais pas besoin de ça. Je me dis que les 35 € gâchés ne sont rien comparés à la sauvegarde des restes de mon amour-propre. A force de se prendre des claques, on devient prudent, c’est toujours ça de gagné !
Tout être normalement constitué qui fait le bilan de mon année 2007 aurait depuis longtemps changé de sport : un 10km laborieux à Vincennes, un semi allure Père Noël à Rambouillet, deux trails courts dans des temps plus que moyens à Cheptainville (27 km) et aux Sangliers (22 km) et surtout une série noire d’abandons à l’Annecimes, au Trail des Glaciers de la Vanoise et à l’UTMB. Rien que ça. Ce dernier abandon fut le pire de tous car prématuré et réalisé dans des conditions confinant à la tragédie burlesque. Je pense que sans le soutien de quelques membres de l’Avia et de ma chère et tendre, cet échec aurait entraîné pour moi la fin de toute ambition sportive aussi modeste soit-elle.
Afin de retrouver un minimum de confiance et de plaisir, je jette mon dévolu sur 2 objectifs à peu près raisonnables pour boucler cette fin de saison : le trail des Cadoles le 07 octobre et la Saintélyon le 02 décembre. Cette dernière sera d’ailleurs conditionnée à la réussite du 1er et encore, j’aviserai en fonction des sensations du moment.
Bref, le plan de bataille est dans la boite, il n’est pas trop risqué et il n’y a plus qu’à le mettre en œuvre. L’art de la guerre consiste aussi à faire preuve de sagesse lorsqu’on est en position de faiblesse, tel le roseau qui ploie face à la tempête… Allez, stop aux métaphores nippones ! Objectif : se faire plaisir, prendre du plaisir et courir pour le plaisir. Stéphane me propose de loger chez ses parents puisque nous courrons sur ses terres. C’est donc avec plaisir que j’accepte l’invitation. De plus, Anne Paule sera de la fête et décide in extremis de participer à la version moyenne de 33,3 km et 1300m D+. C’est cool, nous partirons en même temps et nous aurons un parcours commun jusqu’au 22ème kilomètre. Ensuite, je n’aurai plus qu’une grosse trentaine de kilomètres à faire en solo pour plier l’affaire, c’est nickel.
Arrivés le vendredi soir, Stéphane nous fait faire le tour du propriétaire le samedi. Petite visite sur Tournus et sa célèbre abbaye le matin, l’après midi étant consacrée à une mini reconnaissance de notre futur terrain de jeu. En fait, nous allons visiter le point haut de la course, le mont Saint-Romain (alt. 580m). Rien de bien méchant me direz vous sauf que globalement, je remarque que le paysage est assez vallonné. L’organisateur a de quoi corser les choses ce que, je n’en doute pas, il va s’évertuer à faire.
La région est belle. Le paysage est vert avec des variations de couleurs marron et orangées de l’automne. Cela lui donne presque un aspect d’été indien. Nous traversons plusieurs villages en pierres aux vieilles maisons retapées mais le tout dans un style très terroir. On devine assez rapidement l’activité économique du coin à savoir la viticulture. Normal vous me direz nous sommes dans le Maconnais… Sur les coteaux, ce sont les vignes qui dominent largement et elles produisent du vin blanc. Voilà pour le tableau et l’artiste a très bien fait son boulot.
Nous filons ensuite vers Martailly les Brançion pour faire connaissance avec l’Organisation. Récupération des dossards, des prospectus, des lots, …tiens, cette fois-ci, nous avons droit à une paire de chaussettes technique fabriquée dans la région. Comme quoi, chaque course apporte sa petite touche d’originalité après le tee-shirt basique, l’écharpe et le bonnet made in China, voici maintenant les chaussettes made in France. On nous annonce une petite rallonge de 5km pour les futurs utmbistes. J’encaisse la nouvelle sans broncher tel l’habitué qui en a vu d’autres. En mon fort intérieur, c’est plutôt « gasp l’affaire se complique ! » L’ennemi aurait-il deviné ma stratégie ? Aurais-je sous-estimé mon adversaire ?
Le lendemain, départ à 9h. Il fait beau, la température est idéale, la météo s’est rangée de notre côté. J’ai stocké dans ma musette le minimum vital, 1,5 litres d’un mélange eau/poudre de perlimpinpin avec 2 recharges s’il vous plait, 3 barres amande, un gel et une barre céréale. J’ai apporté avec moi une arme secrète, un GPS qui va calculer la distance de course. Je remarque d’ailleurs que pas mal de coureurs en sont équipés. Pas si secrète que ça mon arme finalement… Après un briefing sur les balisages qui s’avèreront très corrects, un rappel sur la propreté du trailer amoureux de la nature et un petit bisou d’encouragement à AP, nous partons sur les sentiers. Pas le choix, pour sortir de Martailly, il faut monter… alors on monte le long des vignes. Nous partons derrière pour ne pas nous griller et nous courons malgré la montée. Bien plus tard, nous marcherons dans les côtes.
Les chemins sont assez variés. Il y a le chemin carrossable large pour viticulteurs, le chemin à flanc de coteaux dominant la vallée, le chemin étroit qui traverse une forêt et quelques portions de bitume (rares heureusement). J’avoue que j’ai un faible pour les petits sentiers qui serpentent dans la forêt. Pour moi, c’est la raison d’être du trail, j’aime me retrouver au milieu des arbres à slalomer dans la lumière tamisée des feuillages, je revis sur ces portions là. Et je suis servi pour l’occasion. Les paysages sont variés, bucoliques et campagnards. Au détour d’un chemin, nous débouchons sur une vallée habitée par le joli village de Royer. Cette 1ère partie sonne comme une balade agréable à la campagne. AP est rayonnante, elle est en forme, elle discute avec tout le monde, je la sens en harmonie avec le moment présent, heureuse d’être là. Je suis heureux de la voir comme ça, j’entre dans son monde et profite pleinement de sa « positive attitude » comme dirait Lorie (question références, je me fais peur des fois).
Au km 11, nous débouchons dans le village médiéval de Brançion en pleine rénovation. La tâche est immense, les maisons, les rues, tout est en pierre… et en travaux mais c’est superbe. C’est là que l’organisation a eu la bonne idée de dresser le 1er ravitaillement au sein d’une sorte de petite halle qui devait probablement servir de marché. Cela tombe à pic, nous sommes venus faire nos courses et restaurer nos estomacs. Quelques quartiers d’orange, un morceau de banane, de l’eau et on repart en moins d’une minute. Tant que les jambes sont bien, il faut en profiter.
Nous croisons souvent les parents de Stéphane, photos, encouragements, raaaah ça fait du bien au moral ! Nous sommes vraiment très bien et le plaisir est total. Nous enchaînons les sentiers et chemins jusqu’à notre fameux nid de frelons. Alors que nous longeons un champ, nous apercevons des coureurs qui crient et qui sont sortis du chemin en levant les bras. Nous continuons sans faire attention jusqu’au moment où nous traversons un nuage de frelons qui attaquent systématiquement les coureurs. AP pousse un cri et lève les bras (tiens ça me rappelle un truc), on accélère pour s’éloigner le plus vite possible du danger. A priori, les frelons ont fichu la paix aux 100 premiers trailers mais ont défendu leur territoire ensuite. 50 coureurs seront piqués dont 2 iront à l’hôpital. AP et moi en sortons sans une seule piqûre. Notre compagnon de route s’est fait piquer à la tête et a l’impression qu’on est en train de lui faire une trépanation. Mais il continue bravement avec nous.
Km 20, nous approchons bientôt du Mont Saint-Romain. Nous abordons une côte bien raide de 2 km. Elle trace tout droit dans la forêt et fait mal aux organismes. AP me lâche un peu mais je m’accroche. Je la retrouve un peu plus haut et nous arrivons au second ravitaillement au km 22. La famille Large est toujours là, c’est énorme. L’ami Stéphane a vraiment une famille adorable. J’ai un peu moins le sourire mais ça va, ce soutien collectif me redonne la pêche. Remplissage du camelback, je mange essentiellement des quartiers d’orange et des morceaux de banane. Je fais quelques étirements et c’est reparti. J’abandonne AP un peu plus loin pour une boucle supplémentaire de 20 km. Le père de Stéphane me prévient, la montée au retour sur le Mont Saint-Romain est difficile…
J’ai donc 20 km à faire avant de revenir au ravitaillement. Je suis bien physiquement mais psychologiquement je ne suis pas à l’aise. J’ai un peu perdu confiance suite à ma série d’abandons et je coure avec la boule au ventre. J’ai perdu la grinta. Le début de la boucle est une longue descente sur un chemin carrossable jusqu’au petit village de Nouville. Je commence à avoir les jambes un peu raides mais je cours sur un bon rythme. En bas, je retrouve Stéphane qui me prévient des difficultés à venir.
A partir du village, ça regrimpe. Nous attaquons une bonne montée. Ensuite, nous abordons une longue crête en faux plat montant qui slalome dans la forêt jusqu'au col des quatre vents. J’ai beaucoup aimé ce passage. A partir de ce moment là, je ressens de plus en plus la fatigue et j’alterne la marche/course en fonction de mes possibilités du moment et il faut avouer que mes possibilités du moment en ont pris un coup dans l’aile. Je double et me fait doubler par 2 trailers à plusieurs reprises.
Surpris par un de mes retours venus de nulle part, l’un d’eux me demande :
- « Tu as une stratégie de course particulière ? »
- « Euh non, je marche quand j’ai des coups de moins bien et quand ça va mieux, je cours… »
- « Tu as tout ce qu’il te faut, tu veux un gel ? »
- « Non ça va merci. »
On prolonge un peu la discussion puis ils me lâchent et je ne les reverrai plus. C’est leur 1ère course longue et l’année prochaine, ils comptent faire la Courmayeur-Champex-Chamonix. Pour ce qui est de la préparation, ils ont tout bon. Cette balade dominicale est idéale pour ce genre d’exercice.
Je regarde souvent mon GPS, signe que je commence à en avoir marre. Les kilomètres défilent lentement puis ce sont les hectomètres qui défilent lentement… Gasp ! Mon arme secrète se retourne contre moi, elle me ralentit ! Je traverse un dernier village tout aussi animé que les précédents et j’aborde la fameuse côte qui me ramènera sur le Mont Saint-Romain.
Je suis au 36ème km, plus que 6, avant le ravitaillement. Un coureur costaud aurait profité de cette portion pour courir car la pente est douce et régulière. Quant à moi, je décide de marcher et je perds beaucoup de temps. Je suis fatigué mais pas blessé. Je pourrais courir mais la fatigue et la lassitude entament ma volonté. Je me sens seul, non en fait je suis seul depuis un long moment. La forêt fait des bruits que je n’ai jamais entendus auparavant. J’ai l’impression qu’il y a un bordel pas possible dans les fourrés, sous les arbres et je ne suis pas le bienvenu. Je ne suis pas bien, Fida’a m’appelle et m’encourage, c’est pile au moment où j’en avais besoin. AP m’appelle ensuite et m’attend en haut avec Stéphane. Plus que 2/3km et j’y suis. C’est interminable, je n’en vois pas la fin mais j’arrive au km 42 après 6h15 d’efforts. 7km/h, c’est pas génial mais ce n’est pas si mal non plus.
Au ravitaillement, je suis rapidement rejoint par 6 trailers. 15 min d’arrêt et on repart à 7 pour 12 km relativement roulants. Au milieu, il y a une montée pas bien méchante. Au départ du ravito tout le monde court. Ça ne cause pas beaucoup, j’imagine que les organismes souffrent. Chacun est concentré sur sa foulée à l’écoute de ses sensations. A côté de moi, un homme d’une cinquantaine d’année s’accroche à mon rythme ou c’est moi je ne sais plus. Je le vois regarder comme moi son arme secrète tous les 50m. A force de regarder nos GPS, à nous deux, on doit bien avoir un relevé kilométrique quasiment permanent… D’habitude assez sauvage, j’engage la conversation.
Je vous présente donc Patrick, 50 ans, imprimeur de Crécy la Chapelle (77) qui court depuis 2 ans et qui fait son 1er grand trail. C’est fou tout ce qu’on peut apprendre en peu de temps. Avec Patrick on ira au bout ensemble. Sa femme est persuadée du contraire mais on va s’évertuer à lui donner tort. Ce n’est pas qu’on soit particulièrement macho nous les hommes, mais on ne va pas se priver d’une occasion d’ajouter quelques points au crédit de la gente masculine. Du coup, les kilomètres défilent rapidement au rythme de nos discussions. M’interrogeant sur mon passé sportif (vaste chantier), il apprend ma réussite à la diagonale des fous en 2004. Du coup, il n’en revient pas de se retrouver à côté de moi. J’aimerais lui dire que le moi qui a fait ça à l’époque est un autre moi et que le moi qui court avec lui à ce moment là est différent et se demande encore comment cet autre moi a réussi ce pari insensé. Mais je ne dis rien, je commencerai ma thérapie sportive plus tard... finissons d’abord cette course.
Finalement, nous arrivons sur Martailly en Brançion après 1h25’ d’efforts sur les 12 derniers km. Patrick me prend la main à 100 m de l’arrivée et nous partageons ensemble ce moment de joie jusqu’à la ligne. Sa femme met fin très rapidement à cette union soudaine en se précipitant dans ses bras. C’est émouvant… et je retrouve bientôt AP pour faire la même chose ainsi que Stéphane et ses parents. J’ai une grosse boule d’émotion dans la gorge. Le père de Stéphane, voyant mon état me dit : « Alors ça calme hein ? » Ça calme effectivement mais quel pied au final, je reviendrais bien goûter une bonne tranche de la région.
Je gagnerai même une casserole dans un tirage au sort. Moi qui traînais quelques casseroles, voilà que j’en gagne une aujourd’hui. Sans doute le signe qu’il faut relativiser la déception des courses passées et revenir à des notions simples comme «avoir envie» et «se faire plaisir» (Merci Philou et JB pour ces rappels de bon sens). A ce titre, le contrat est rempli.
Voilà qui clôt donc un excellent week-end à tous points de vue. J’en profite pour adresser un immense merci à Stéphane et à ses parents pour leur accueil, leur soutien et leur gentillesse.